Comité stéphanois

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26 juin 2013

Surveiller et punir

Surveiller et punir (1975)

Surveiller et punir, de Michel Foucault, 1975.

Extrait n°1 : Le supplice est une technique et il ne doit pas être assimilé à l'extrémité d'une rage sans loi. Une peine, pour être un supplice, doit répondre à trois critères principaux : elle doit d'abord produire une certaine quantité de souffrance qu'on peut sinon mesurer exactement, du moins apprécier, comparer et hiérarchiser ; la mort est un supplice dans la mesure où elle n'est pas simplement privation du droit de vivre, mais où elle est l'occasion et le terme d'une gradation calculée de souffrances : depuis la décapitation - qui les ramène toutes à un seul geste et dans un seul instant : le degré zéro du supplice - jusqu'à l'écartèlement qui les porte presque à l'infini, en passant par la pendaison, le bûcher et la roue sur laquelle on agonise longtemps ; la mort-supplice est un art de retenir la vie dans la souffrance, en la subdivisant en "mille morts" et en obtenant, avant que cesse l'existence "the most exquisite agonies".

Extrait n°2 : Dans son affrontement avec le condamné, l'exécuteur était un peu comme le champion du roi. Champion cependant inavouable et désavoué : la tradition voulait, paraît-il, quand on avait scellé les lettres du bourreau, qu'on ne les pose pas sur la table, mais qu'on les jette à terre. On connaît tous les interdits qui entouraient cet "office très nécessaire" et pourtant "contre-nature". Il avait beau, en un sens, être le glaive du roi, le bourreau partageait avec son adversaire son infamie. La puissance souveraine qui lui enjoignait de tuer, et qui à travers lui frappait, n'était pas présente en lui ; elle ne s'identifiait pas à son acharnement. Et jamais justement elle n'apparaissait avec plus d'éclat que si elle interrompait le geste de l'exécuteur par une lettre de grâce.

Extrait n°3 : Le pouvoir dans la surveillance hiérarchisée des disciplines ne se détient pas comme une chose, ne se transfère pas comme une propriété ; il fonctionne comme une machinerie. Et s'il est vrai que son organisation pyramidale lui donne un "chef", c'est l'appareil tout entier qui produit du "pouvoir" et distribue les individus dans ce champ permanent et continu. Ce qui permet au pouvoir disciplinaire d'être à la fois absolument indiscret, puisqu'il est partout et toujours en éveil, qu'il ne laisse en principe aucune zone d'ombre et qu'il contrôle sans cesse ceux-là mêmes qui sont chargés de contrôler ; et absolument "discret", car il fonctionne en permanence et pour une bonne part en silence.

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Travailler, moi ? Jamais ! - l'abolition du travail

Travailler moi jamais (1985)

Travailler, moi ? Jamais ! - l'abolition du travail, de Bob Black, 1985.

Extrait n°1 : Je n'apprécie pas plus cette soupape bien gérée et encadrée qu'on appelle "loisirs". Loin de là. Les loisirs ne produisent que du non-travail au nom du travail. Les loisirs sont composés du temps passé à se reposer des fatigues du boulot et à essayer frénétiquement, mais en vain, d'en oublier l'existence. De nombreuses personnes reviennent de vacances avec un air si abattu que l'on dirait qu'ils retournent au boulot pour se reposer. La principale différence entre le travail et les loisirs est la suivante : au boulot, au moins, l'avachissement et l'aliénation sont rémunérés.

Extrait n°2 : La discipline qu'on applique dans une usine ou dans un bureau est la même que dans une prison ou dans un monastère. En fait, comme l'ont montré Foucault et d'autres historiens, les prisons et les usines sont apparues à peu près à la même époque. Et leurs initiateurs se sont délibérément copiés les uns les autres pour ce qui est des techniques de contrôle.

Extrait n°3 : Dans un système régi par la fête permanente, nous assisterons à l'âge d'or du dilettantisme, à côté duquel la Renaissance aura l'ai minable. Il n'y aura plus de métiers, seulement des choses à faire et des gens pour les faire.

Extrait n°4 : Nul ne devrait jamais travailler. Prolétaires du monde entier, reposez-vous !

On trouvera l'intégralité en PDF de ce texte ici : Travailler, moi ? Jamais ! (Précisons toutefois qu'il ne s'agit que d'extraits tirés d'un texte plus conséquent : "L'Abolition du Travail").

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Enfance et histoire

Enfance et histoire (1978)

Enfance et histoire, de Giorgio Agamben, 1978.

Extrait n°1 : Mais cela signifie, étant donné la nature médiatrice de l'imagination, que le fantasme est aussi le sujet, et non seulement l'objet de l'éros. Dans la mesure, en effet, où l'amour trouve dans l'imagination son lieu unique, le désir n'est jamais confronté à l'objet dans sa corporéité (d'où l'apparent "platonisme" de l'éros des troubadours et du dolce stil novo), mais à une image (à un "ange", au sens technique que prend ce mot dans la philosophie arabe et la poésie amoureuse : imagination pure et séparée du corps, substantia separata qui par son désir met en mouvement les sphères célestes), à une "nova persona", littéralement faite de désir (Cavalcanti : "formando di desio nova persona"), en qui s'abolissent les limites entre subjectif et objectif, corporel et incorporel, désir et objet. Loin d'apparaître ici comme opposition d'un sujet désirant et d'un objet du désir, l'amour trouve, si l'on peut dire, son sujet-objet dans le fantasme : voilà ce qui permet aux poètes de le définir (en contraste avec un fol amour qui peut tout au plus consommer son objet, sans jamais vraiment s'unir à lui, sans jamais en faire l'expérience) comme un "amour accompli" (fin'amors), dont la jouissance est sans fin ("gioi che mai non fina"). Voilà ce qui les autorise, en liaison avec la théorie averroïste qui voit dans le fantasme le lieu où s'unissent l'individu singulier et l'intellect agent, à transformer l'amour en expérience sotériologique. Mais quand au contraire l'imagination se trouve exclue de l'expérience, pour cause d'irréalité, et quand elle cède sa place à l'ego cogito (devenu sujet du désir, "ens percipiens ac appetens", comme dit Leibniz), alors le désir change radicalement de statut ; il échappe par essence à toute satisfaction, tandis que le fantasme, jadis médiateur garantissant une possible appropriation de l'objet du désir (autrement dit, la possibilité d'en faire l'expérience), en vient à marquer l'impossibilité même de se l'approprier (de l' "expérimenter").

Extrait n°2 : Poser rigoureusement le problème de l'expérience, c'est donc fatalement rencontrer le problème du langage. Ici prend tout son poids la critique que Hamann adressait à Kant : une raison pure "élevée au rang de sujet transcendantal" et affirmée indépendamment du langage est un non-sens, car "non seulement toute la faculté de penser réside dans le langage, mais le langage est aussi au cœur du différend de la raison avec elle-même.

Extrait n°3 : Il apparaît alors que Lumignon touche juste, lorsqu'il nous suggère qu'entre le jeu et le sacré existe un rapport d'inversion. Le pays des jouets est un pays dont les habitants célèbrent des rites, ou manipulent des objets et des formules sacrées, dont ils ont pourtant oublié le sens et la fonction. Ne nous étonnons pas que cet oubli, que ce démembrement et cette inversion dont parle Benveniste, leur permettent aussi de dégager le sacré de tout lien au calendrier, comme  au rythme cyclique du temps dont il est la sanction, et leur donnent ainsi accès à une autre dimension du temps, où les heures passent "comme un éclair" et où les jours ne se suivent pas. Grâce au jeu, l'homme se délivre du temps sacré, pour l' "oublier" dans le temps humain.

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Le marxisme après Marx

Le marxisme après marx (1970)

Le marxisme après Marx, de Pierre Souyri, 1970.

Extrait n°1 : Or, c'est là pure mystification car l'histoire est imprévisible. Elle n'est pas mise en mouvement par un déterminisme objectif que l'analyse pourrait mettre à jour, mais par des mythes, c'est-à-dire par des complexes d'images motrices chargées d'affectivité et génératrices d'action : c'est par l'intensité avec laquelle les mythes sont vécus et traduits en actes que l'avenir se réalise.

Extrait n°2 : Mais à plus long terme, lorsque tout le globe sera intégré au capitalisme, la possibilité d'atténuer les contradictions internes des pays les plus avancés, par l'élargissement vers l'extérieur du champ d'application du capital, se trouvera ruinée. Dès lors, tandis que la "mise en jachère" du capital prendra des proportions de plus en plus importantes, les crises se répéteront avec une violence croissante. Il deviendra alors évident que la phase ascendante du capitalisme a pris fin avec la mondialisation du système.

Extrait n°3 : Par ailleurs, la configuration du monde à abattre avait changé. Le prolétatriat se trouvait désormais face à un Etat capitaliste qui se cuirassait de forces contre-révolutionnaires et n'hésiterait pas, devant l'ampleur de la menace prolétarienne, à liquider toutes les conditions d'une forme pacifique de la lutte des classes. On pouvait encore utiliser les campagnes électorales pour développer des thèmes d'agitation. Mais les luttes principales se situaient désormais sur un autre terrain. C'est par la contestation de l'ordre et du pouvoir capitaliste dans les ateliers, les usines, les casernes et les rues, par la grève de masse qui, à la limite, culmineraient en insurrection que le prolétariat serait amené à rompre avec les conceptions social-démocrates de la politique, à découvrir dans l'Etat, non pas un organisme neutre, mais l'instrument central de la violence répressive du capital et à se donner les organisations nécessaires pour affronter et briser cet instrument. En raison même des transformations subies par l'Etat à l'époque impérialiste, la lutte des classes devait nécessairement prendre la forme d'une guerre des classes.

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Minima Moralia

Minima Moralia (1951)

Minima Moralia, de Théodor W. Adorno, 1951.

Extrait n°1 : La mauvaise nouvelle que l'on apporte à Job dans le mythe biblique trouve un équivalent moderne dans la radio. Celui qui communique quelque chose d'important de façon autoritaire annonce un malheur. En anglais, "solennel" signifie cérémonieux et menaçant. D'emblée, le pouvoir de la société qui est derrière celui qui parle se tourne contre ceux auxquels il s'adresse.

Extrait n°2 : S'il est vrai que toute psychologie, depuis Protagoras, a valorisé l'homme à travers l'idée qu'il était la mesure de toutes choses, du même coup elle a fait de lui dès le début un objet, un matériel d'analyse ; et une fois qu'elle l'a rangé ainsi parmi les choses, elle l'a voué à leur néant. Le fait qu'on nie qu'il y ait une vérité objective, en ayant recours au sujet, cela implique la négation de ce même sujet : il n'y a plus de mesure pour la mesure de toutes choses, laquelle bascule dans la contingence et dans la fausseté. Et cela nous ramène aux processus réels qui régissent la vie de la société. Le principe de la domination humaine, qui est devenu maintenant absolu, s'est par là même retourné contre l'homme, devenu lui-même absolument objet, et la psychologie a contribué à renforcer cette domination. Du même coup, le moi, qui est l'idée directrice de la psychologie et son objet a priori, est invariablement devenu sous son regard quelque chose qui d'emblée n'existait pas.

Extrait n°3 : En laissant les femmes accéder à toutes les activités surveillées on a permis tacitement que se prolonge leur déshumanisation. Dans la grande entreprise elles continuent d'être ce qu'elle furent dans la famille, des objets. Il ne faut pas penser seulement à leurs pauvres journées de travail professionnel et à leur vie au foyer où subsistent absurdement en circuit clos les conditions du travail domestique qui s'ajoutent à celles du travail industriel - il faut aussi penser à elles-mêmes. Docilement, sans le moindre réflexe de révolte, elles reflètent l'image de la domination et s'identifient à elle. Au lieu de résoudre la question féminine, la société masculine a élargi son propre principe et l'a généralisé si bien que les victimes ne sont plus en mesure de poser les questions les concernant. Pour peu qu'on leur concède une certaine abondance de marchandises, elles acceptent leur sort avec enthousiasme, abandonnent aux hommes le soin de penser, condamnent dans toute réflexion le manquement à l'idéal féminin propagé par l'industrie culturelle et se sentent en général très bien dans la non-liberté qui est à leurs yeux l'accomplissement réservé à leur sexe.

Extrait n°4 : Leur société de masse n'a pas seulement produit la camelote pour les clients, elle a produit les clients eux-mêmes.

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Mémoires

Mémoires (1675 à 1677, publié en 1717)

Mémoires, de Jean-François-Paul de Gondi (dit le Cardinal de Retz), rédigé entre 1675 et 1677 et publié pour la première fois en 1717.

Extrait n°1 : Je vous supplie très humblement de ne pas être surprise de trouver si peu d'art et au contraire tant de désordre en toute ma narration, et de considérer que si, en récitant les diverses parties qui la composent, j'interromps quelquefois le fil de l'histoire, néanmoins je ne vous dirai rien qu'avec toute la sincérité que demande l'estime que je sens pour vous.

Extrait n°2 : Mais je vous confesse que quand j'eus examiné le plan de M. le comte de Cramail, qui était un homme de très grande expérience et de très bon sens, je faillis à tomber de mon haut, en voyant que des prisonniers disposaient de la Bastille avec la même liberté qu'eût pu prendre le gouverneur le plus autorisé dans sa place. Comme toutes les circonstances extraordinaires sont d'un merveilleux poids dans les révolutions populaires, je fis réflexion que celle-ci, qui l'était au dernier point, ferait un effet admirable dans la ville, aussitôt qu'elle y éclaterait ; et comme rien n'anime et n'appuie plus un mouvement que le ridicule de ceux contre lesquels on le fait, je conçus qu'il nous serait aisé d'y tourner de tout point la conduite d'un ministre capable de souffrir que des prisonniers fussent en état de l'accabler, pour ainsi dire, sous leurs propres chaînes.

Extrait n°3 : La vérité jette, lorsqu'elle est à un certain carat, une manière d'éclat auquel l'on ne peut résister, je n'ai jamais vu homme qui en fît si peu d'état que le Mazarin.

Extrait n°4 : La plupart des hommes examinent moins les raisons de ce que l'on leur propose contre leurs sentiments, que celles qui peuvent obliger celui qui les propose à s'en servir. Ce défaut est très commun, et il est grand. Je connus clairement que Monsieur ne reçut ce que je lui dis, de la part de Madame la Palatine, que comme un effet de l'entêtement qu'il croyait que nous avions l'un et l'autre contre Monsieur le Prince. J'insistai, il demeura ferme, et je connus encore, en cet endroit, qu'un homme qui ne se fie pas à soi-même ne se fie jamais véritablement à personne. Il avait plus de confiance en moi, sans comparaison, qu'en tous ceux qui l'ont jamais approché : sa confiance n'a jamais tenu un quart d'heure contre sa peur.

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Oublier Fukushima

Oubliez Fukushima (2012)

Oublier Fukushima, textes et documents, de Arkadi Filine, 2012.

Extrait n°1 : La catastrophe de Fukushima n'a pas lieu. La catastrophe de Fukushima n'a pas eu lieu. Quelle catastrophe ? La fréquentation assidue du désastre nous en fait perdre la réalité. A peine une ombre passe-t-elle encore sur nos âmes rompues à l'horreur. L'imagination s'assèche et l'empathie patine face aux réacteurs en fusion, face à l'impéritie burlesque des réponses techniques, face à l'incommensurable pollution du pays, bref, face au naufrage d'un monde. Le fracas de cruelles nouvelles du Japon, s'il nous afflige, assourdit surtout notre perception de la réalité matérielle et politique des faits. Pourquoi l'évidente nécessité d'en finir avec le nucléaire ne nous saisit-elle pas aux tripes ?

Extrait n°2 : Le temps de la catastrophe s'allonge inexorablement, impossible à embrasser pour l'entendement des mortels. La véritable catastrophe nucléaire, ce n'est pas que tout s'arrête mais que tout continue. La bombe n'a pas détruit le monde, mais elle a ouvert une nouvelle période de la domination. La terreur provoquée par la menace de l'apocalypse nucléaire ne produit qu'un effet : figer l'ordre des choses. Il faudrait préserver l'espèce, et sauver sa peau au passage. Pour parachever ce programme de glaciation sociale de l'après-guerre, il s'agit de civiliser l'atome : la bombe accouche d'usines d'électricité. Prise en étau entre le cauchemar de la destruction totale et le rêve d'une énergie illimitée, une nouvelle humanité verrait le jour. Une humanité confinée au rayon électroménager et toujours enchaînée au régime de la survie économique. Faute de prise sur sa propre vie, on aurait des prises partout dans sa cuisine. S'étant rendu indispensable, le nucléaire n'a par la suite plus besoin de grands discours pour continuer à s'imposer.

Extrait n°3 : Il faudrait que l'on se contente de compter les morts. Au tournant des années quatre-vingt, pour la dernière fois dans ce pays, des communautés entières perçoivent le nucléaire tel qu'il est : une bombe déguisée en usine à nuage, la fin d'un rapport au monde, une ultime perte d'autonomie. Ces luttes massives contre les implantations des centrales sont enterrées dans les urnes en 1981. La nucléarisation se poursuit sans encombre dans la morosité des années roses. La jeune bureaucratie verte née sur le cadavre des luttes achève de faire du nucléaire une question séparée, technique, environnementale, qui balaye la question sociale.

Extrait n°4 : La catastrophe dans laquelle se débattent les Japonais agit comme un miroir grossissant. Nous reconnaissons dans le sort qui est fait à ces gens là-bas le sort qui nous est fait ici. Nous y voyons le mépris de l'Etat, les rapports sociaux aliénés, l'exploitation des travailleurs sacrifiés, la médicalisation rampante de la vie, l'économie toujours conquérante... et la mesure comme remède à l'angoisse provoquée par un monde devenu tout à fait étranger.

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25 juin 2013

L'Intuition de l'instant

L'intuition de l'instant (1931)

L'Intuition de l'instant, de Gaston Bachelard, 1931.

Extrait n°1 : Qu'on se rende donc compte que l'expérience immédiate du temps, ce n'est pas l'expérience si fugace, si difficile, si savante, de la durée, mais bien l'expérience nonchalante de l'instant, saisi toujours comme immobile. Tout ce qui est simple, tout ce qui est fort en nous, tout ce qui est durable même, est le don d'un instant. Pour lutter tout de suite sur le terrain le plus difficile, soulignons par exemple que le souvenir de la durée est parmi les souvenirs les moins durables. On se souvient d'avoir été, on ne se souvient pas d'avoir duré.

Extrait n°2 : Et nous rêvons à une heure divine qui donnerait tout. Non pas l'heure pleine, mais l'heure complète. L'heure où tous les instants du temps seraient utilisés par la matière, l'heure où tous les instants réalisés dans la matière seraient utilisés par la vie, l'heure où tous les instants vivants seraient sentis, aimés, pensés. L'heure par conséquent où la relativité de la conscience serait effacée puisque la conscience serait à l'exacte mesure du temps complet. Finalement, le temps objectif, c'est le temps maximum ; c'est celui qui contient tous les instants. Il est fait de l'ensemble dense des actes du Créateur.

Extrait n°3 : "[...] Nous venons de loin avec notre sang tiède... et voici que nous sommes l'Ame avec les ailes et la Pensée dans l'Orage !..." Un si long destin prouve qu'en retournant éternellement aux sources de l'être, nous avons trouvé le courage de l'essor renouvelé. Plutôt qu'une doctrine de l'éternel retour, la thèse roupnelienne est donc bien une doctrine de l'éternelle reprise. Elle représente la continuité du courage dans la discontinuité des tentatives, la continuité de l'idéal malgré la rupture des faits. Toutes les fois que M. Bergson parle d'une continuité qui se prolonge (continuité de notre vie intérieure, continuité d'un mouvement volontaire) nous pouvons traduire en disant qu'il s'agit d'une forme discontinue qui se reconstitue. Tout prolongement effectif est une adjonction, toute identité une ressemblance. Nous nous reconnaissons dans notre caractère parce que nous nous imitons nous-mêmes et que notre personnalité est ainsi l'habitude de notre propre nom. C'est parce que nous nous unifions autour de notre nom et de notre dignité - cette noblesse du pauvre - que nous pouvons transporter sur l'avenir l'unité d'une âme. La copie que nous refaisons sans cesse doit d'ailleurs s'améliorer, ou bien le modèle inutile se ternit et l'âme, qui n'est qu'une persistance esthétique, se dissout.

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Etat d'Exception - Homo Sacer, II, 1

Etat d'exception (2003)

Etat d'Exception, Homo Sacer, II, 1, de Giorgio Agamben; 2003.

Extrait n°1 : Prenons le cas de l'Etat nazi. Dès que Hitler eut pris le pouvoir (ou, comme on devrait peut-être le dire plus exactement, dès que le pouvoir lui fut livré), il promulgua le 28 février 1933 un "décret pour la protection du peuple et de l'Etat", qui suspendait les articles de la constitution de Weimar relatifs aux libertés personnelles. Le décret ne fut jamais révoqué, si bien que tout le troisième Reich peut être considéré, du point de vue juridique, comme un état d'exception qui a duré douze ans. Le totalitarisme moderne peut être défini, en ce sens, comme l'instauration, par l'état d'exception, d'une guerre civile légale, qui permet l'élimination physique non seulement des adversaires politiques, mais de catégories entières de citoyens qui, pour une raison ou une autre, semblent non intégrables dans le système politique. Dès lors, la création volotaire d'un état d'urgence permanent (même s'il n'est pas déclaré au sens technique) est devenue l'une des pratiques essentielles des Etats contemporains, y compris de ceux que l'on appelle démocratiques.

Extrait n°2 : Au sens technique, la république n'est plus parlementaire, mais gouvernementale. Et il est significatif qu'une semblable transformatio de l'ordre constitutionnel, aujourd'hui en cours à des degrés divers dans toutes les démocraties occidentales, bien qu'elle soit parfaitement connue des juristes et des politiciens, échappe totalement à la connaissance des citoyens. C'est justement au moment où elle voudrait donner des leçons de démocratie à des cultures et à de traditions différentes, que la culture politique de l'Occident ne se rend pas compte qu'elle a totalement perdu les principes qui la fondent.

Extrait n°3 : Ce que l' "arche" du pouvoir contient en son centre est l'état d'exception, mais c'est là essentiellement un espace vide, où une action humaine sans rapport avec le droit fait face à une norme sans rapport avec la vie. Cela ne signifie pas que la machine, avec son centre vide, ne soit pas efficace ; au contraire, ce que nous avons voulu montrer est précisément qu'elle a continué à fonctionner presque sans interruption à partir de la première guerre mondiale, à travers le fascisme et le national-socialisme, jusqu'à nos jours. L'état d'exception a même atteint aujourd'hui son plus large déploiement planétaire. L'aspect normatif du droit peut être ainsi impunément oblitéré et contre-dit par une violence gouvernementale qui, en ignorant à l'extérieur le droit international et en produisant à l'intérieur un état d'exception permanent, prétend cependant appliquer encore le droit. Il ne s'agit pas, naturellement, de ramener l'état d'exception à ses limites temporellement et spatialement définies, pour réaffirmer le primat d'une norme et de droits qui, en dernière instance, ont en lui leur propre fondement. De l'état d'exception effectif où nous vivons, le retour à l'état de droit n'est pas possible, puisque ce qui est en question maintenant ce sont les concepts mêmes d' "état" et de "droit". Mais s'il est possible de tenter d'arrêter la machine, d'en montrer la fiction centrale, c'est parce que entre violence et droit, entre vie et norme, il n'y a aucune articulation substantielle. A côté du mouvement qui tente de les maintenir à tout prix en relation, il existe un contre-mouvement qui, opérant en sens inverse dans le droit et dans la vie, tente chaque fois de dénouer ce qui a été artificiellement et violemment lié. Dans le champ de tensions de notre culture agissent donc deux forces opposées : l'une qui institue et qui pose, l'autre qui désactive et dépose. L'état d'exception constitue le point de leur plus grande tension et, en même temps, ce qui, en coincidant avec la règle, menace aujourd'hui de les rendre indiscernables. Vivre sous l'état d'exception signifie faire l'expérience de ces deux possibilités et, cependant, en séparant chaque fois les deux forces, tenter sans cesse d'interrompre le fonctionnement de la machine qui est en train de mener l'Occident à la guerre civile mondiale.

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LQR - La propagande du quotidien

LQR (2006)

LQR - la propagande du quotidien, de Eric Hazan, 2006.

Extrait n°1 : Il est vrai que la LTI, création des services dirigés par Goebbels, était étroitement contrôlée par les organes de sécurité nazis alors que la LQR évolue sous l'effet d'une sorte de darwinisme sémantique : les mots et les formules les plus efficaces prolifèrent et prennent la place des énoncés moins performants. La langue du IIIe Reich disait  de la façon la plus "vulgaire" possible le racisme le plus sauvage ; la LQR cherche à donner un vernis de respectabilité au racisme ordinaire. La LTI visait à galvaniser, à fanatiser ; la LQR s'emploie à assurer l'apathie, à prêcher le multi-tout-ce-qu'on-voudra du moment que l'ordre libéral n'est pas menacé. C'est une arme postmoderne, bien adaptée aux conditions "démocratiques" où il ne s'agit plus de l'emporter dans la guerre civile mais d'escamoter le conflit, de le rendre invisible et inaudible.

Extrait n°2 : L'autre fonction de l'euphémisme consiste à prendre un mot banal, à en évacuer progressivement le sens et à s'en servir pour dissimuler un vide qui pourrait être inquiétant. Soit par exemple, pour cette fonction de masque, l'omniprésente réforme : en LQR, le mot a deux usages principaux. Le premier est de rendre acceptable le démantèlement d'institutions publiques et l'accélération de la modernisation libérale : "Seule la mise en place immédiate et accélérée d'un programme de réformes peut rétablir notre situation économique", écrit Ernest-Antoine Sellière dans Le Monde du 1er juin 2005, au lendemain du référendum sur la Constitution européenne. Et dans le même journal, Edouard Balladur, ancien premier ministre, livre une belle dénégation : "Qui dit réforme ne dit pas nécessairement injustice, bien au contraire" (17 août 2005). Dans son autre usage, réforme est une manière pour les gouvernants de signifier, face à une question vraiment litigieuse, que la décision est prise de l'enterrer sous les enquêtes, rapports et travaux de commissions. Le lobby des constructeurs contraint-il le ministre de l'Ecologie à abandonner son projet de "malus" pour l'assurance des voitures neuves les plus polluantes ? "Il a confirmé que deux groupes de travail parlementaires seraient mis en place d'ici fin septembre pour étudier cette réforme et que des discussions auraient lieu." Les députés refusent-ils les CV anonymes proposés par Claude Bébéar, l'ancien P-DG d'Axa ? Jean-Louis Borloo, ministre de la Cohésion sociale, annonce que cette réforme (le projet d'anonymat) sera étudiée par une commission technique sous l'autorité de l'ancien président du Haut Conseil de l'intégration et patron de Saint-Gobain, Roger Fauroux. Bref, derrière réforme, il n'y a rien que du vide.

Extrait n°3 : Il entre souvent une part de comique involontaire dans ces efforts de promotion à tout prix. A une époque où l'on compte un nombre inhabituel d'escrocs et de menteurs au plus haut niveaux des grandes sociétés, des partis et de l'Etat, où l'on ne sait plus si le mot affaires a trait aux activités économiques ou aux scandales financiers, les oligarques et leur personnel de haut rang sont présentés dans les médias comme nos élites. Dans l'éditorial de Libération paru le lendemain du référendum constitutionnel, Serge July écrit que les partisans du non ont rejeté "la construction européenne, l'élargissement, les élites, la régularisation du libéralisme, le réformisme, l'internationalisme, même la générosité". Le même jour (30 mai 2005), on pouvait lire dans Le Parisien : "Le résultat - que Michelle Alliot-Marie tient pour 'une défaite de la France' - est donc, pour les élites, un désaveu cruel." Le 1er juin, Alain-Gérard Slama affirmait sur France Culture que "La victoire du non consacre le discrédit dans lequel nos élites sont tombées". Le 2 juin, Le Nouvel Observateur titrait en couverture : "Le pouvoir rejeté, les élites désavouées, l'Europe sanctionnée" et, dans le même numéro, Jacques Julliard notait dans sa chronique : "Dans tous les cas, c'est le contrat national qui est gravement atteint... La faute en incombre d'abord aux élites." Remplaçant presque naïvement, sans guillemets ni ironie aucune, le syntagme caste dominante, le terme d'élites aligne le vocabulaire "politique" sur celui des commentaires sportifs où il est depuis longtemps question - à juste titre d'ailleurs - de l'élite du cyclisme italien ou du football brésilien.

 

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